Montréal : La soprano Fairouz Oudjida, interprète universelle

La soprano Fairouz Oudjida  donnera  demain  samedi  un récital à l’école de musique Vincent d’Indy de Montréal. Elle sera accompagnée par le pianiste canadien Alain Dubé. Elle passe aussi facilement d’une musique à une autre que d’une langue à une autre – Elle est diplômée en interprétariat anglais-français-arabe ! Entretien.
fairouz_oudjida

Quel programme avez-vous préparé pour votre récital de ce samedi ?

Je chanterais mon parcours, tous les pays qui m’ont formée et par lesquels je suis passée. Je ne le raconterais pas mais je le chanterais. Je passerais par différents répertoires : québécois, italien, russe et bien sûr des sonorités orientales.
 Le concert s’adresse aussi bien aux Canadiens qu’aux Algériens du Canada et à tous les mélomanes issus du monde arabe qui vivent ici. Ça les fait voyager dans les souvenirs du passé. Ça les touche, car ils ont tous connu les chansons que je vais chanter. Ils auront l’occasion de les écouter  dans un autre pays avec une voix particulière.
On se rappelle de votre triomphe au festival du monde arabe de Montréal en 2013. Quelle en était le secret ?
Les gens au Québec  ont aimé la chanteuse d’opéra qui reprend  les chansons de son patrimoine à sa façon. Plus de 80% des présents étaient des Québécois.
A cette occasion, j’avais aussi chanté Mon pays c’est l’hiver de Gilles Vigneault. Pour ce samedi j’ai une surprise pour les présents.
Comment s’est faite votre participation à ce festival ?
C’était simple. Je suis allée voir le directeur du festival, Mr Nekhlé. Je lui ai dit que je voulais chanter pour le festival et que j’avais des chansons  prêtes, des mélodies algériennes,  orientales et occidentales. Au fond, le concept du festival correspond à ce que j’ai toujours fait.
Dans le cadre de ce festival, j’avais lancé un CD Opéra du désert. Il comprenait plusieurs chansons algériennes : Alayki minni Salam, Harramtou bik nouassi et Achakt tefla andaloussia, Goumari, Ssendou , Ya zahratane fi khayali de Farid Ell Atrache et  une romance de Rachmaninov.
Comment avez-vous fait pour adapter ce patrimoine au chant lyrique ?
Toute une histoire.  Quand j’étais à Milan, j’ai fait une tournée dans toute l’Italie avec  la formation Les voix du monde (Voce del mondo).  Je représentais évidemment la voix algérienne. C’est là où j’ai commencé à chanter Alayki minni salam la première fois pour représenter mon pays. Parce qu’on nous demandait de chanter un air d’opéra et une chanson traditionnelle avec une tenue traditionnelle.
Je voulais diversifier mon répertoire traditionnel comme le faisaient les autres membres du groupe. Mais je n’avais que Alaiki Minni salam qui m’a été transcrite pour voix et piano par ma professeure  russe Tatiana Sergueèva  Saouli.
Il faut noter qu’on n’a pas de partitions pour les autres chansons.  On les connait à l’oreille ou on a juste la ligne mélodique. Les pianistes japonaises ou chinoises de notre orchestre ne pouvaient pas jouer sans partition.
 Alors j’ai contacté une compositrice qui était à l’école. Elle m’avait transcrit Ssendou et Goumari.
Alaiki minni salam (Terre de mes aïeux je te salue) a eu beaucoup de succès. Vous savez, les Italiens sont très difficiles avec les musiques étrangères.  Ssendou c’était le coup de cœur pour eux. La directrice de l’école en est tombée amoureuse, elle qui me jurait que par une chanson japonaise.
A ce moment, je me suis sentie investie d’une mission. Celle de présenter la culture algérienne à travers ma voix universelle.
Faudrait-il toujours adapter une chanson à l’oreille occidentale ?
Non pas nécessairement.  Il y a des chansons qui nous touchent et qu’on pense que tout le monde va aimer mais qui ne diront rien à l’oreille élevée dans une autre culture. Ma professeure me dit toujours « Cous avez pris ca dans le biberon quand vous étiez bébé et vous aimez. Mais pour une oreille étrangère ce n’est pas évident. Car il y a tout un vécu associé à la chanson ».
Je me suis toujours vu en train de chanter mes chansons à des étrangers. Je suis agréablement surprise quand le public en Italie apprécie et apprend même Goumari. Certes ma voix y est pour quelque chose. D’ailleurs, je peux sentir maintenant, mon oreille étant algérienne et universelle, que telle chanson va être bien accueillie.
Est-ce que tout peut être universel ?
Tout dépend. On peut faire des arrangements pour le rendre universel.  Il y a un répertoire qui a plus de facilité à prendre une couleur universelle. Mais, il y a un répertoire traditionnel qu’il est difficile d’adapter mais pas impossible.
Comme Ya Salah qui est très traditionnel que j’ai adapté. Je n’étais pas très sûre mais j’ai un bon feeling (ana albi dalili comme le dit la chanson, mon cœur est mon guide).
Ya Salah a été beaucoup appréciée par mes amis québécois. Elle leur fait rappeler El Adane !
Y a-t-il une chanson du répertoire algérien que vous aimeriez adapter?
Oui, Fat elli fat de Ahmed Wahbi par exemple.
Vous êtes diplômée en interprétariat et traduction. Comment êtes-vous venue à la musique ?
J’ai toujours aimé chanter et danser avec mon père qui ‘accompagnait à l’accordéon. Il est ingénieur géologue et amateur de cet instrument de musique. J’ai vécu mes 17 premières années à Hassi Messaoud dans le sud algérien en plein désert. J’en garde de très bons souvenirs. A Hassi Messaoud, j’aimais beaucoup chanter et  imiter mes professeurs. Je commençais déjà à avoir un public qui était formé de mes camarades à l’école. On me choisissait pour faire la présentatrice lors des spectacles à l’école.
A l’école  et pour l’anecdote, pendant notre heure de sport, nous les filles nous attendions que les garçons finissent leur partie de football pour pouvoir entrer sur le terrain. Alors, je chantais pour mes copines.  Je leur chantais Abdelhalim, entre autres.
A la maison nous avions une grande collection de disques vinyl très variés (Albinoni, Vivaldi, Fairouz, Taos Amrouche, Asmahane, Abdelhalim, Abdelouahab, Farid…).
J’écoutais beaucoup Fairouz. D’ailleurs ma grand-mère m’avait choisi ce prénom pour que je chante un jour comme elle! J’aimais voir mon prénom écrit sur les grands disques en vinyle. Ca m’impressionnait et j’en étais fière !
Un jour, j’avais 11 ans, mon père m’appelle. Il y vat une chanteuse d’opéra à la télévision, sur Arte. Il me dit : « Fairouz, viens ma fille. Regarde. Tu sais combien ça a pris pour cette dame pour chanter ainsi ? » Je lui répondit spontanément : « papa, il suffit d’avoir une belle voix pour chanter comme ça! ».   Il me dit ca prend plusieurs années de travail !
Cette chanteuse était habillée en blanc.  Elle était belle avec de longs cheveux blonds bouclés. Elle chantait un air merveilleux. Je ne connaissais pas le répertoire à l’époque, mais elle était divine. C’est là où j’ai eu le coup de cœur et la révélation. J’étais hypnotisée. Je me suis dit quel monde merveilleux. En même temps j’avais cette impression que je connaissais ce monde.
Cette scène, je la revois en HD ! Je pourrais même dessiner cette chanteuse tellement elle m’a marquée.
Et puis l’école de musique à Alger ?
Ma sœur qui m’avait précédée pour étudier à Alger m’avait trouvé une association de musique andalouse où je pouvais apprendre la musique tellement je l’ai harcelée ! C’était Essendoussia.
C’est elle qui m’inscrivitt.  Au début c’était toute une aventure pour moi d’y aller. J’étais habituée à aller de chez moi à l’université mais là je devais aller encore plus loin dans la ville. Il ne faut pas oublier  j’étais la fille de Hassi Messaoud qui débarquait à Alger –(New york !) !
Je devais faire du piano andalous. Le premier jour en arrivant, je voyais les costumes traditionnels accrochés, c’était la veille d’un concert, et j’entendais les notes de musique et un chœur. Avant de croiser qui que ce soit je me suis dit : le paradis doit ressembler à ça ! J’entrais dans un  monde merveilleux. Un monde auquel j’ai toujours rêvé. J’avais 17 ans !
17 ans, ce n’était pas un peu trop tard?
Pour le classique oui mais pour l’andalous, ce n’est pas trop tard. J’ai appris aussi le violon et j’étais très bonne !
Comment êtes-vous venue au chant ?
Un jour le violoniste qui remplaçait notre professeur  de piano  me demande si j’aime l’andalous. Je lui dis oui mais je préfère le Malouf. Ma mère est de l’est algérien,  j’ai grandi dans cette musique. Mon grand père écoutait Fergani et Chikh El Afrit. Résultat : ça me fait vibrer plus que d’autre musique car ça remonte à mon enfance. L’andalous me touche mais différemment.
 Et plus que tout, je préfère l’opéra, lui ai-je dit. Mais malheureusement ça n’existe pas en Algérie.
Il me répondit que si. Il y a une prof russe. Je lui ai dit emmène moi la voir tout de suite stp.  Il me dit que ce ne sera pas possible avant l’année prochaine. J’insiste et je finis par la rencontrer à l’Institut régionale de formation musical(IRFM) d’Alger.
On était quatre dans la classe. Les cours se donnaient deux fois par semaine. La professeure était disponible pour nous donner le maximum sur la musique, l’art et la vie surtout.
 Dès que je finissais ma journée à l’université, je courais au cours de Mme Tatiana Sergueèva  Saouli.
Elle m’avait suggéré au début d’apprendre la musique (théorie) et revenir l’année suivante. Je l’ai suppliée en lui disant que j’avais déjà perdu 17 ans de ma vie avant de la rencontrer et que je ne voulais pas perdre une heure de plus. Je veux rattraper le temps perdu.
J’apprenais vite. J’avançais à grands pas. Je suis une personne très motivée et passionnée.
A la fin de ma première année, on devait célébrer l’anniversaire de Pouchkine à Ibn Khaldoun, c’était en 1999. La salle était pleine et ii y avait plusieurs ambassadeurs. On vivait encore sous la menace terroriste. On a eu une très belle couverture médiatique.  Pour nous c’était une victoire.
Puis les concerts s’enchainaient.   En 2001, je représente l’Algérie pour la première fois à Moscou. Après, en 2004, j’ai obtenu une bourse pour étudier en Italie à Milan. Ma prof m’a énormément encouragée.
Pourquoi avoir opté pour le Canada ?
En 2010, la cloche avait sonné pour un changement. Je suis venue plusieurs fois au Canada avant de me dire un jour pourquoi pas une expérience nord-américaine? J’avais eu mon expérience européenne en Italie, je connaissais la culture russe par ma prof et même la culture asiatique avec mes camarades de classe en Italie qui étaient japonaises, sud-coréennes et de chinoises. Je savais qu’il y avait beaucoup d’opportunités au Canada.
 Dès mon arrivée, j’ai commencé à chercher les profs avec qui travailler. Il n’a jamais été question pour moi que je fasse autre chose que la musique et le chant.  C’était évident. Je suis venue ici pour continuer. Je ne me posais même pas la question.
 Ce n’était pas facile au début car je n’avais pas de contacts au Canada. Pas comme en Italie où j’avais pratiquement un concert par moi.
Il fallait trouver les gens pour qu’ils m’écoutent et me découvrent. Je cherchais et je n’ai pas lâché. A la fin, j’ai été chanceuse de tomber sur les bonnes personnes issues de l’université, de l’opéra de Montréal et du conservatoire.

Par Samir Ben  Contactez moi

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