Elections au Québec : « La religion ou l’origine ne doit pas être assimilée à un projet politique », selon Missila Izza (*)

«  Québécoise, Algérienne et Amazighe! », l’ordre n’a pas d’importance. C’est ainsi que se définit Missila Izza qui porte le prénom d’une princesse berbère de la dynastie Massyle.

Vingt ans et déjà un combat politique dans son CV : le printemps érable qui a vu sortir les étudiants Québécois en 2012 manifester pendant plusieurs mois contre la hausse des frais de scolarité.

 

Missila Izza

Missila Izza

 

Missila Izza n’est pas indifférente au débat qui agite le Québec depuis quelques mois et en cette veille d’élection qui a pour enjeu, entre autres, la charte des valeurs québécoise – une loi qui aurait l’ambition d’évacuer la religion de l’espace public mais qui semble s’intéresser principalement aux femmes qui portent un voile.

Pour elle, il est faux de prétendre que « toutes les personnes qui sont pour la charte sont islamophobes ». « Il y a des Québécois(es) «de souche» qui sont fervemment contre la charte et des Nord-africain(nes) qui sont pour. La diversité d’opinion n’a pas d’extrait de naissance », affirme la jeune femme.

Laïque convaincue, Missila Izza met en garde : « L’intégrisme n’est pas un récit créé de toutes pièces à des fins islamophobes ». « Cependant, tous les musulmans et Nord-africains ne sont pas non plus des intégristes. Et les intégristes n’en représentent qu’une infime partie. Donc, il ne faut pas assimiler la confession religieuse ou les origines de certains avec un projet politique religieux, avant d’ajouter que ceux et celles qui combattent l’intégrisme, peu importe le pays dans lequel ils se trouvent, ne sont pas des traumatisés irrationnels »

 

La charte des valeurs québécoises est-elle nécessaire au Québec ? N’y a-t-il pas déjà séparation entre l’État et la religion ?

 Je refuse de me prononcer pour ou contre un projet de loi que je juge bâclé. La charte de la laïcité, qui jadis s’appelait charte des valeurs québécoises, n’est pas ce que son appellation indique.

Pour commencer, sa première appellation est un déni des peuples autochtones et des immigrants (autant les immigrants récents que ceux d’il y a un siècle). Les valeurs prétendument québécoises que le Partie québécois (PQ) a énumérées allient, entre autres, l’égalité hommes-femmes et l’héritage catholique de cette société.

Bien que certains masculinistes s’amusent à qualifier la société québécoise de matriarcale, l’égalité des sexes n’a pas été atteinte et de prétendre le contraire nuit à ce que le PQ (et certains chroniqueurs) affublent du terme «valeur».

De plus, l’héritage catholique de la société québécoise n’est ni celui de tous ceux qui vivent sur ce territoire depuis plusieurs générations, ni ce qu’une société devrait revendiquer lors d’une transition vers la laïcité.

Justement, en ce qui a trait au nouveau nom de la charte, que je ne résumerais que par «charte de la laïcité», n’est pas non plus fidèle à son contenu. Je considère que le fait de laïciser strictement l’apparence des fonctionnaires ne résulte qu’en une laïcité de façade.

À aucun moment, il n’a été question des subventions accordées aux écoles religieuses (ni de leur légitimité dans un État laïque) ou du fait que les institutions religieuses soient exemptes d’impôts. Le fait que les organes de l’État ne soient pas séparés des institutions religieuses démontre qu’il y a bel et bien la nécessité d’une démarche laïque.

Le débat fondamental que nous n’avons pas eu au Québec est celui du type de laïcité que nous souhaitons avoir (fermée ou ouverte). Pour ma part, je penche plus du côté d’une laïcité fermée, mais bien construite et appliquée. L’exemple de la France peut servir de mise en garde quant à la démarche à suivre.

Je trouve que malheureusement, la charte telle qu’elle est avancée par le PQ, brûle des étapes élémentaires d’une laïcité. Cela est probablement dû à l’illusion que puisque cette société s’est séparée de la religion catholique lors de la révolution tranquille, il en serait de même pour l’État.

 

Y a-t-il un danger islamiste ou intégriste au Québec?

Il est important de ne pas mener une war on terror à l’américaine. Il faut agir de manière réfléchie et juste. Je crois qu’il n’est plus possible de confiner les enjeux mondiaux aux frontières. Comme les capitaux circulent, les intégrismes aussi. Il serait insensé de prétendre que le Québec serait un bulle imperméable aux maux du siècle.

L’Internationale des Frère Musulmans n’est pas une invention et les 250 000 victimes de la décennie noire en Algérie, encore moins.

En Arabie-Saoudite, les femmes sont bel et bien considérées comme des mineures et soumises malgré elles au port du voile. L’intégrisme n’est pas un récit créé de toutes piècea à des fins islamophobes. Cependant, tous les musulmans et Nord-africains ne sont pas non plus des intégristes. Et les intégristes n’en représentent qu’une infime partie. Donc, il ne faut pas assimiler la confession religieuse ou les origines de certains avec un projet politique religieux.

Toutefois, il faut rester vigilant et construire une société laïque qui serait incompatible avec la charia et ce projet international dans son intégralité.

 

La charte ne va-t-elle pas créer plus d’exclusion en congédiant et en fermant la porte du travail à certaines femmes musulmanes?

Je ne vois pas pourquoi une femme musulmane serait de facto exclue de la fonction publique. Je pense que la question porte plutôt sur l’avenir professionnel des femmes voilées. Il est vrai que le débat public s’est surtout concentré sur ce sujet, mais il ne faut pas oublier les hommes sikhs qui portent le turban.

C’est en effet une question délicate, mais je n’ai pas la moindre idée du nombre de personnes que cela vise en ce moment. Comme je l’ai précédemment mentionné, la charte de la laïcité ne s’attarde que sur l’accoutrement des fonctionnaires. Il y a en effet la possibilité de remettre en question la légitimité qu’un État, qui n’est pas complètement laïque, a d’exiger de ceux qui le représentent d’évacuer tout signe religieux. Toutefois, dans l’éventualité d’une laïcité complète, ses représentants devront être le reflet de cette séparation de la religion et de l’État.

 

Le débat sur la charte semble avoir donné carte blanche au discours islamophobe et d’exclusion. Qu’en pensez-vous ?

Je suis peut-être jeune, mais du plus loin que je puisse me souvenir, le Journal de Montréal n’a jamais été très constructif. Je ne crois pas que ce discours soit apparu de nulle part. Il est le fruit de l’ignorance de certains et des âneries véhiculées par certaines personnes qui ne méritent pas leur carte de presse.

Cependant, il ne faut pas prétendre que toutes les personnes étant pour la charte sont aussi islamophobes. Cet amalgame joue le jeu de l’ignorance et étiquette les gens de manière communautariste. La diversité d’opinion n’a pas d’extrait de naissance.

Dans mon milieu, il y a des Québécois(es) «de souche» qui sont fervemment contre la charte et des Nord-africain(nes) qui sont pour.

Il ne faut pas oublier qu’une grande partie de l’immigration algérienne a eu lieu durant les années 90 pour fuir l’intégrisme! Il est invraisemblable de nier la pluralité d’opinion sur la charte et de diviser les gens selon leurs origines.

Le sujet qui touche tous les immigrants et les Québécois est la discrimination à l’embauche. Comment se fait-il qu’on ne parle que de femmes voilées dans la fonction publique? Qu’en est-il des médecins, des ingénieurs, des journalistes, etc. qui ont été sélectionnés pour leurs diplômes, mais qui ne peuvent pas exercer leur métier au Québec?

En conférence à l’UdeM, Philippe Couillard [le chef du Parti libéral du Québec, NDLR] a affirmé que la kippa n’avait rien avoir avec la compétence d’un médecin. Pourtant, l’ordre professionnel auquel il appartient ne ressent aucune gêne à empêcher des médecins qualifiés de soigner leur peuple d’adoption. C’est pour cette raison qu’en prenant un taxi, vous risquez d’être en présence d’une personne qualifiée capable de vous opérer.

 

Doit-on comprendre que ceux qui ont fui l’intégrisme islamiste en Algérie doivent être nécessairement pro-charte au Québec?

Non, je ne colle pas d’opinion particulière aux gens selon leur expérience. Certaines personnes qui ont fui l’intégrisme sont inflexiblement contre la charte et pensent que l’intégrisme est loin derrière eux.

Pour qu’il y ait nécessité, il faudrait que la charte soit un instrument de prévention de l’intégrisme. Pour ma part, je suis sceptique quant à l’efficacité de la charte sur ce plan, mais d’autres pensent que c’est un pas dans la bonne direction. Ce qu’il faut comprendre, c’est que ceux et celles qui ont été menacés de mort et qui ont dû quitter leurs familles ne souhaitent pas le retour de l’intégrisme dans leurs vies.

Ceux et celles qui ont vécu l’intégrisme le connaissent et dédient leurs vies à le combattre. Il faut rappeler que ceux qui ont vu les signes avant coureurs, en Algérie, ont été ignorés ou considéré alarmistes. Ici, beaucoup d’expatriés algériens y voient une grave erreur à ne plus jamais commettre.

J’aimerais insister sur un point: ceux et celles qui combattent l’intégrisme, peu importe le pays dans lequel ils se trouvent, ne sont pas des traumatisés irrationnels.

Bien au contraire, ce sont des citoyens qui ont vu des horreurs et ont su malgré tout garder la tête sur les épaules. Il faut donc écouter ces personnes sans les caricaturer.

 

Les enjeux pour la communauté ne sont-ils pas ailleurs (travail, éducation des enfants…) ? et les nouveaux arrivants ne doivent-ils pas se tenir à l’écart du débat sur l’indépendance puisqu’ils n’ont pas émigré pour ça ou contre ça ?

Peu importe la raison pour laquelle une personne s’exile, elle débarque quand même dans une société qui se construit. Je ne fais pas partie d’une «communauté» sectaire. Je suis québécoise, algérienne et amazighe!

Aucune partie de mon identité n’est en confrontation avec une autre. Je ne suis pas moins touchée par les enjeux du Québec, que par ceux de l’Algérie. Si certains souhaitent se considérer comme des « nouveaux arrivants» ad vitam aeternam, c’est leur problème. Pourtant, leurs enfants grandissent ici et font partie de cette société. Il n’y a aucune raison de les élever à s’exclure, plutôt qu’à prendre part à la construction de cette société.

Il ne faut pas oublier que la société québécoise s’est construite sur une colonisation française et anglaise. Par la suite, d’autres flux d’immigration ont façonné le tissu social. Il est donc paradoxal pour quelque immigrant que ce soit de s’exclure ou d’être exclu de cette société.

 

Le PQ vient de présenter quatre candidats d’origine algérienne. Poteaux ?

Non. C’est très insultant de qualifier de «poteaux»(expression québécoise de surcroît) des gens qui s’impliquent en politique québécoise alors que certains voudraient garder cela fermé aux «québécois de souche». Cela donne le même résultat que le racisme que l’on aimerait réserver au lectorat du Journal de Montréal.

 

Quel commentaire faites-vous sur le peu de candidats d’origine maghrébine au Parti libéral du Québec ?

Les deux précédentes questions font partie de ce problème. D’un côté, les gens ne se sentent pas concernés par l’avenir de cette société, et de l’autre, ils se font pointer du doigt lorsqu’ils s’impliquent.

La particularité du PLQ c’est la tradition de ligne de parti dure. M. Couillard a voulu faire comme son prédécesseur et imposer sa vision sur tous ses candidats. Cependant, Fatima Houda-Pépin [seule députée musulmane au Québec, NDLR], puisqu’elle connait le dossier(sans aucun doute mieux que le chef du PLQ), n’a pas voulu se taire.

Cette charte a d’ailleurs engendré l’exclusion de deux maghrébines de leur caucus. Ce qui démontre que les chefs de ces deux partis ont instrumentalisé cette charte et n’ont pas eu le désir d’entendre les opinions de celles qui sont en position de se prononcer.

J’aimerais souligner que le faible taux de candidats d’origine maghrébine est probablement dû à une précarité financière causée par l’exclusion de certains milieux professionnels. C’est selon moi, un enjeu qui concerne tous les immigrants (toutes origines confondues) et qui doit impérativement susciter une large mobilisation citoyenne!

 

Bio express

Missila Izza est née à Alger. Sa famille a immigré au Québec quand elle avait quatre ans « pour qu’elle puisse vivre loin de l’intégrisme qui a tué leurs collègues et concitoyens », dit-elle.

Elle a vingt ans et suit une formation bidisciplinaire en sciences politiques et philosophie à l’Université de Montréal. Elle est féministe et s’implique dans la politique étudiante depuis 2012. Cette année, les étudiants québécois lançaient un vaste un mouvement de grève contre la hausse des frais de scolarité. Les événements sont passés à la postérité sous le nom du Printemps érable.

 

Par Samir Ben  Contactez moi

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copyright – 2012-2014 – Samir Ben

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6 réponses à Elections au Québec : « La religion ou l’origine ne doit pas être assimilée à un projet politique », selon Missila Izza (*)

  1. Abder Benali - Montréal dit :

    Pas de panique !

    Je prévois un résultat aux élections de lundi prochain :

    autour de 30 % pour le PQ

    et autour de 40 % pour PLQ

    Kivivra verra.

    (^_^)

  2. mohamed constantine dit :

    Bravo Samir pour les articles que tu écrit, j’apprécie ta façon claire et intelligente d’analyser et, de commenter les informations.
    Cette demoiselle Missila Izza est une disciple de Djamila et les autres femmes qui se disent venir de chez nous. Elles ont toutes des histoires spéciales; une de mère étrangère d’une autre culture, l’autres ancienne danseuse de cabaret …etc. Elles ne ressemblent guerre a la femme type Algérienne ou maghrébine.
    Le jeux politique veux qu’elles soient utilisées a leurs fins.
    Enfin……..
    pour changer de sujet si tu permet, j’aimerai avoir ton point de vue si tu as le temps bien sûr, sur toute cette mascarade du PQ qui miroite au pauvres québécois un pays indépendant et fort. mais ces dernières semaines avec l’histoire de PKP, de garder le dollar et le passeport Canadien, les candidats poteaux comme tu as expliquer dans un autre article je me demande si le PQ ne fait pas tout pour avoir l’effet contraire et donner l’avantage au PLQ. Je ne suis pas politicien mais je pense qu’ils sont de mèches. De toute façon ils sont sur la même lignée; réduire les avantages que les québécois ont durement acquis.
    Désolé pour les fautes de Français, il y en a surement.

  3. je l espere de tout mon coeur

  4. Athmane dit :

    Le DRS est plus democratique, laisse les gens parler de quesquil veulent et ne fait aucune requisition, et toi samir ben wallou, tu publi des commentaires qui tarrane, heureusement ke tu nest kun pauvre correspondant exilé. Nchallah el watan naura plus besoin de toi et te jette dans les entrepots.

  5. Zahira Mohamed Cherif dit :

    Date: Fri, 4 Apr 2014 20:33:27 +0000 To: zahiramc@hotmail.com

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