Que veut le Qatar ?

Depuis le déclenchement du printemps arabe, le Qatar,  minuscule Etat dont la superficie est à peine plus grande que celle de la wilaya de Khenchela est de plus en plus présent dans le fil d’actualité.

L’émir du Qatar et son épouse en visite officielle en France en 2009

Que cache cette visibilité ? Est-on en train d’assister à l’émergence d’une nouvelle puissance  régionale au Moyen-Orient qui s’est même permis d’être admise en tant que membre associé dans l’organisation internationale de la francophonie ?

Ou est-ce que ce pays de 1.75 million d’habitants dont 85% sont des étrangers, n’est que le sous-traitant pour une puissance étrangère, les Etats-Unis en l’occurence dans une région ?  Ces derniers possèdent à quelques kilomètres de la capitale Doha leur plus grande base militaire à l’extérieur du sol américain.

La question se pose d’autant plus que les théories conspirationnistes les plus fareflues circulent sur internet : alliance avec les Etats-Unis pour imposer au Moyen-Orient des gouvernements islamistes d’obédience wahabite (un islam radical originaire de l’Arabie Saoudite) afin de redessiner toute la région et préserver les intérêts américains.

Une sorte de refondation de la région tout en donnant un semblant de changement pour contenir les peuples arabes habituellement hostiles aux Etats-Unis, le grand allié d’Israël.

Une autre théorie voudrait que  ce serait, entre autres, à travers la chaîne d’information Al Jazeera, propriété de l’Etat du Qatar,  que les Etats-Unis ont manipulé tous les événements du printemps arabe pour, encore une fois, le redessiner conformément à leurs intérêts…

Et la liste est longue. Mais trêve de théories du complot et regardons de plus près la puissance ou la supposée puissance de cette ancienne colonie britannique qui a accédé à l’indépendance en 1971.

Il est aussi intéressant de voir quel type de relations entretiennent les Etats-Unis  avec le Qatar, pays qui détient les troisièmes réserves de gaz naturel de la planète (1) et qui organisera la coupe du monde de football de 2022 – la version 2010 a été suivie par plus d’un milliard de téléspectateurs dans le monde.

Puissance

La littérature définissant la puissance dans les relations internationale est abondante.  Ainsi, le professeur américain en sciences politiques Samuel Huntington la définit comme  « la capacité d’un acteur, habituellement mais pas forcément un gouvernement, d’influencer le comportement des autres, qui peuvent être ou ne pas être des gouvernants. » (2).

Le géographe français Gérard Dorel en détaille les facteurs : « Une puissance mondiale, c’est un État qui dans le monde se distingue non seulement par son poids territorial, démographique et économique mais aussi par les moyens dont il dispose pour s’assurer d’une influence durable sur toute la planète en termes économiques, culturels et diplomatiques. » (3).

Il est clair qu’en ce qui concerne le Qatar, la puissance dont il s’agit ici doit être prise dans une perspective régionale.

Dans le cas du Qatar, le poids de la démographie et la superficie n’est pas aussi déterminant que l’économie et l’influence médiatique à travers sa chaîne d’information en continu Al Jazeera appelée la CNN arabe. Ainsi, en 2011, le PIB du Qatar s’est élevé à 174 miliards de dollars canadiens. Le taux de croissance enregistré a été de 18.8% la même année avec un taux de chômage nul.

Les données fournies par l’ambassade de  France sont très utiles. On y apprend que les autorités qataries « Soucieuses de rentabiliser les considérables excédents financiers du pays, les autorités qatariennes ont créé en 2005 une autorité publique pour gérer les investissements à l’étranger, la Qatar Investment Authority (QIA).

Fonds souverain

Ce fonds souverain a récemment procédé, via ses filiales Qatar Holding et Qatari Diar, à des opérations remarquées (investissement dans le London Stock Exchange et dans le quartier d’affaires londonien Canary Wharf ; participation dans la Barclays Bank ; rachat du magasin Harrod’s à Londres en mai 2010 ; entrée en 2009 dans le capital de Volkswagen, dans le contexte du rachat de Porsche par cette dernière). »

« Le fonds souverain qatarien Qatar Investment Authority (QIA) compte par ailleurs de nombreux partenariats avec des entreprises françaises et détient des participations dans au moins dix sociétés cotées à la Bourse de Paris dont six appartiennent au CAC 40.

Les participations du Qatar représentent ainsi entre 0,6 et 0,8% de la capitalisation totale des entreprises du CAC 40. Il détient notamment 12,83 % de Lagardère (19 mars 2012), 3% d’EADS (depuis 2008), 1,03% de LVMH, 2 % de Total (3ème actionnaire du groupe), 5 % de Veolia Environnement, 6,5 % de Vinci, 2 % de Vivendi, sans oublier 0,98% de Suez Environnement, 6,39 % de la société des bains de mer de Monaco ou 23,34 % du capital de la Société Fermière du Casino Municipal de Cannes (SFCMC).

Enfin, le Qatar possède d’autres participations en France à travers des organismes publics non rattachés au fonds souverain, notamment 85,73 % de Le Tanneur par Qatar Luxury Group et 100 % de Paris Saint-Germain FC par Qatar Sport Investment (qui a, par ailleurs, acquis pour Al Jazeera plusieurs lots ayant trait à la retransmission de matches de Ligue 1 et de Ligue des champions). », détaille la même source.

Les investissements du Qatar en sport ont particulièrement intéressé les médias. Tous ces détails sont importants et prouvent que l’influence du Qatar est réelle et n’est pas une vue de l’esprit relevant de la thérorie du complot.

Al Jazeera

 Sur le plan médiatique, la force de frappe du petit émirat réside dans sa chaîne d’information Al Jazeera. Créée en 1996 par l’émir du Qatar, Hamad ben Khalifa Al Thani, une année après avoir renversé son père, elle revendique plus de 40 millions de téléspectateurs quotidiens dans le monde. Ajoutés à celà, les différentes reprises dans les médias internationaux et une présence d’une multitude de correspondant dans presque tous les points chauds de la planète. Sa disponibilité gratuitement par satellite en fait le médias le plus écouté dans le monde arabe.

Mais au-delà des chiffres, est-ce que cette chaîne a de l’influence réelle dans le monde et dans le moyen-orient ? Une évidence pour Agnès Levallois, journaliste et ancienne directrice de la chaîne française d’information continue France 24.

Pour elle, « Al Jazeera a un pouvoir réel et un rôle dans le Moyen Orient. Cela a permis au Qatar d’apparaître sur la carte du monde et d’avoir un impact diplomatique, comme CNN et son influence américaine » (4).

François-Bernard Huyghe chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégique (France) abonde dans le même sens : « Tout pays qui veut avoir un poids international doit avoir un poids médiatique », explique-t-il (4).

Tous les investissements cités plus haut particulièrement ceux dans le sport ainsi que cette puissance médiatique trouvent un nom chez Pascal Boniface, directeur de l’IRIS : le soft power qu’on peut traduire par la Puissance douce (concept proposé par géopoliticien américain Joseph Nye en réaction aux thèses évoquant le déclin de la puissance américaine).

« La richesse du Qatar est fragile », estime-t-il (5) du fait qu’elle est tirée exclusivement du pétrole et du gaz. « Cette richesse fragile qui pousse le Qatar à investir dans le sport, par exemple. Vivant dans une zone géopolitique troublée, craignant les appé !@#$%^&* d’une Arabie Saoudite trop proche culturellement et la menace d’un Iran trop éloigné stratégiquement, le Qatar a choisi la diplomatie sportive pour exister sur la carte. », ajoute-t-il.

Comme le Qatar « n’a pas les moyens de se constituer une armée suffisamment forte pour contrer les éventuelles menaces qui pèsent sur lui. Le hard power lui étant interdit, il mise sur le soft power, Al Jazeera et le sport.

Le Qatar mise sur la visibilité du sport et son attractivité pour exister sur la carte et se faire connaître de façon positive dans le monde entier. », estime le directeur de l’IRIS.

Concrètement l’influence d’Al Jazzera s’est mesurée dans le monde arabe à travers sa couverture des mouvements qui ont été déclenché à la fin de 2010 quand  un jeune chômeur tunisien s’est immolé par le feu en réaction à l’injustice qu’il subissait.

Son appui aux révoltes des peuples arabes, a été déterminant dans la chute des dicateurs arabes en Tunisie et en Egypte. Celà s’est transformé en Libye, par exemple, en un rôle actif sur le plan militaire (une première pour ce pays) et humanitaire.

Dans le cas de la Syrie, c’est sous les pressions du Qatar que la ligue arabe a durci sa position vis-à-vis du régime de Bachar al Assad. Le Qatar a, présentement, une réelle main-mise sur la ligue arabe. Le petit pays est aussi impliqué dans le dossier du conflit israélo-palestinien.

Les Etats-Unis

Le Qatar n’est pas seul. Les Etats-Unis sont son plus grand allié. Il accueille sur son sol une base militaire américaine qui abrite un quartier général avancé du CENTCOM qui assure la responsabilité des opérations militaires en Irak et en Afghanistan ainsi qu’au Moyen-Orient et en Asie centrale.

Les Etats-Unis et le Qatar ont signé en 1992 des accords de défense qui donne à l’armée américaine une capacité de projection (frappe) sur l’ensemble du Proche-Orient, le Bassin de la mer caspienne et l’asie centrale.

D’ailleurs, cette base a servi de point de départ pour les bombardements contre l’Irak en 2003. Cette alliance assure au Qatar sunnite (une branche de l’islam) une protection contre l’Iran chiite et permet aux Etats-Unis d’avoir un pieds à terre en face d’un ennemi à contenir.

Certains voient l’appui du Qatar au printemps arabe comme une volonté des Etats-Unis d’imposer leur agenda politique qui inclut les islamistes. Or, il ne s’agit pour les Etats-Unis ni plus ni moins que d’éviter «un nouveau 11-Septembre.

Les Etats-Unis sont convaincus qu’il faut qu’un processus de réformes soit engagé dans les pays arabes et que ce processus inclut les mouvements islamistes», analyse David Rigoulet-Roze(6).

Et comme l’Arabie l’Arabie Saoudite a perdu un peu de son influence vis-à-vis des Etats-Unis et dans la région, le Qatar « estime », que c’est le moment idéal pour remplir ce vide de puissance.

Par Samir Ben Contactez moi

Bibliographie :

1 – Site du ministère français des affaires étrangères : http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/pays-zones-geo/qatar/presentation-du-qatar/

2 – Why International Primacy Matters. International Security, Vol. 17 No. 4 (Spring, 1993) pp. 68-83.

3 – La Puissance des États (La Documentation française, 1998).

4 – Intervention à l’Institut du Monde arabe (Paris-France) – http://www.imarabe.org/jeudi-ima/medias-arabes-nouveau-regard-ou-nouvelles-realites

5 – Blogue du directeur de l’IRIS, Pascal Boniface – http://pascalbonifaceaffairesstrategiques.blogs.nouvelobs.com/archive/2011/01/29/le-qatar-hyper-puissance-du-sport.html

6 – http://www.slate.fr/story/51093/qatar-diplomatie

Par Samir Ben Contactez moi

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copyright – 2012 – Samir Ben

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